L’ISTP de Tallinn : penser l’avenir du métier pour mieux comprendre nos pratiques d’aujourd’hui

Au mois de mars 2026, j’ai eu la chance de représenter le SER en participant au Sommet international sur la profession enseignante (International Summit on the Teaching Profession, ISTP) à Tallinn, en Estonie, en tant que membre de la délégation suisse. Ce sommet réunit chaque année des responsables éducatifs, des représentant·es de la profession enseignante et des expert·es de différents pays afin de réfléchir ensemble aux grands enjeux du métier et de l’école.

Même si l’ISTP se déroule loin des salles de classe et rassemble avant tout des représentant·es institutionnel·les, les questions qui y sont abordées font largement écho aux préoccupations quotidiennes des enseignant·es. 

J’ai souhaité partager ici quelques éléments de compréhension et de réflexion issus de ce sommet, non pas comme un compte rendu exhaustif, mais comme une mise en perspective de débats internationaux qui interrogent directement nos pratiques pédagogiques, notre autonomie professionnelle et le sens de notre métier.

Un sommet connecté aux réalités du métier

Contrairement à certains événements internationaux centrés sur les performances ou les classements, l’ISTP place délibérément le métier enseignant au cœur des échanges.

L’édition 2026 s’est inscrite dans un contexte que beaucoup d’enseignant·es reconnaîtront : fatigue professionnelle, sentiment d’empilement des réformes, transformation rapide des pratiques pédagogiques, et interrogation sur la place du numérique et de l’intelligence artificielle à l’école. Le sommet ne cherche pas à produire des modèles clés en main, mais à poser des questions de fond, en croisant les expériences de différents pays : qu’est-ce qu’enseigner aujourd’hui ? Qu’est-ce qu’enseigner demain ? Et de quoi les enseignant·es ont-ils·elles réellement besoin pour bien faire leur métier ?

« Changer de vitesse » : un écho à la salle de classe

Le thème de 2026, « Changer de vitesse : enseignant·es et apprenant·es dans les environnements d’apprentissage du futur », trouve un écho très concret dans la pratique pédagogique.

Changer de vitesse, ce n’est pas seulement intégrer de nouveaux outils ou renouveler les méthodes. C’est aussi apprendre à adapter son enseignement à des élèves aux profils de plus en plus divers, dans un contexte où les attentes sociales vis-à-vis de l’école ne cessent de croître. Les échanges ont mis en lumière une idée essentielle : les enseignant·es ne peuvent pas être simplement les exécutant·es de changements décidés ailleurs. 

Pour que les évolutions pédagogiques produisent des effets positifs sur les apprentissages, elles doivent être comprises, débattues et appropriées par les équipes enseignantes.

Enseigner reste un métier relationnel

Un point fort du sommet a été la réaffirmation du caractère profondément relationnel du métier. Quelle que soit l’évolution des programmes, des outils ou des technologies, la qualité des apprentissages repose d’abord sur :

• la relation de confiance entre enseignant·es et élèves ;

• la capacité à lire les besoins, les fragilités et les progrès ;

• l’ajustement permanent des pratiques en fonction des situations de classe.

Ce rappel est particulièrement important à l’heure où certaines technologies promettent des apprentissages « personnalisés ». Le sommet a clairement souligné que la différenciation pédagogique ne peut être automatisée : elle repose sur le regard professionnel de l’enseignant·e, sur sa connaissance des élèves et sur son jugement pédagogique.

Autonomie pédagogique et travail collectif

L’ISTP 2026 a fortement insisté sur l’autonomie professionnelle comme condition de l’engagement et de l’efficacité pédagogique.

Les systèmes éducatifs qui réussissent le mieux sont ceux qui permettent aux enseignant·es :

• de choisir des démarches adaptées à leurs élèves ;

• de travailler en équipe ;

• de réfléchir collectivement à leurs pratiques.

Cette autonomie n’est pas présentée comme une liberté individuelle isolée, mais comme une responsabilité collective, soutenue par une formation continue et par des temps de concertation reconnus.

Sur le plan pédagogique, cela rejoint des préoccupations connues : construire des progressions cohérentes, réfléchir ensemble à l’évaluation, partager des outils et analyser les pratiques sans crainte d’être jugé·e.

Intelligence artificielle: quels usages pédagogiques?

L’intelligence artificielle s’est imposée comme l’un des sujets majeurs du sommet, mais les échanges ont été volontairement prudents. Plutôt que de se focaliser sur des promesses spectaculaires, les débats ont porté sur les usages pédagogiques réels de l’IA :

• Aide à la préparation de séquences ;

• Appui à la différenciation ;

• Analyse de données d’apprentissage ;

• Production de supports variés.

Un message fort ressort : l’IA peut soutenir le travail enseignant, mais ne peut pas se substituer au geste pédagogique. Former les élèves à l’esprit critique, accompagner les erreurs, encourager la persévérance et la curiosité restent des missions fondamentalement humaines. Le sommet insiste donc sur la nécessité de former les enseignant·es aux usages de ces outils, afin qu’ils et elles puissent les intégrer de manière raisonnée et cohérente avec leurs objectifs pédagogiques.

Ce que le modèle estonien nous invite à questionner

Le fait que l’Estonie accueille l’ISTP n’est pas anodin. Le pays est souvent cité pour la simplicité et la cohérence de son système éducatif.

Sur le plan pédagogique, les visites d’établissements ont mis en évidence :

• des programmes clairs laissant une marge d’interprétation aux enseignant·es ;

• une place importante accordée à la coopération entre enseignant·es ;

• un usage du numérique intégré aux pratiques, sans surenchère.

Sans chercher à transposer ce modèle, il invite à une réflexion féconde : comment créer des conditions qui permettent aux enseignant·es de se concentrer sur l’essentiel – enseigner – plutôt que de multiplier les contraintes périphériques ?

Ce que l’ISTP peut nourrir dans nos pratiques

L’ISTP ne fournit ni méthodes miracles ni recettes universelles. En revanche, il éclaire des enjeux pédagogiques déjà bien présents dans les classes :

• Comment différencier sans s’épuiser ;

• Comment utiliser le numérique sans perdre le sens des apprentissages ;

• Comment travailler ensemble de manière durable ;

• Comment exercer son métier avec autonomie et responsabilité.

En filigrane, le sommet rappelle une conviction essentielle :

Faire évoluer l’école, c’est d’abord reconnaître l’expertise pédagogique des enseignant·es et leur donner les conditions réelles pour l’exercer.

Je retiens de l’ISTP de Tallinn une expérience profondément enrichissante, tant sur le plan professionnel qu’humain. Je mesure pleinement la chance d’avoir pu la vivre, dans une ville remarquable, marquée par l’accueil chaleureux et la grande gentillesse de ses habitant·es.

Claire Spring, présidente de la SPFF