Ces dernières années, les initiatives visant à mieux accueillir les enfants à besoins particuliers au sein des écoles dites « régulières » se sont multipliées un peu partout. Mais notre école devenue plus inclusive rencontre de nombreuses difficultés. L’une d’elles est le manque criant de professionnel·les formé·es pour accompagner les élèves concerné·es et soulager les enseignant·es qui les accueillent. Il faut donc former et engager plus de personnel spécialisé. À Neuchâtel toutefois, ceci se heurte à une réalité complexe …
Vous désirez vous former pour obtenir le MAES ? Fort bien. Mais cette formation est conséquente et vous amènera probablement à diminuer votre temps de travail habituel pendant plusieurs années. Le département financera votre remplacement pendant les stages pratiques. Ouf. Un arrêté d’encouragement à la formation devrait aussi atténuer la perte financière, sauf si … vous n’entrez pas dans les cases prévues et que ceci vous soit refusé parce que vous enseignez en classe régulière au cycle 2 pour le moment. Votre direction elle aussi va vous aider, en vous accordant quelques heures de décharge par exemple … à condition que votre comité scolaire en ait les moyens. Vous n’avez pas de formation pédagogique à la base parce que vous venez du monde éducatif ? Alors il vous faudra effectuer une « passerelle » à la HEP. Si vous êtes parent d’enfants en bas âge (cela est le cas de nombreux·ses candidat·es), cela va être la galère trois, quatre ou cinq ans …
Ça y est, vous avez votre diplôme en poche, et vous êtes engagé·e pour pratiquer votre beau métier au cycle 2. Très bien. Sauf que les écoles n’ouvrent plus de classes de formation spécialisée et cherchent même à fermer un certain nombre de celles qui existent. Votre direction va donc vous proposer quelques heures en classe spéciale (salaire classe E) et des heures d’enseignement régulier (salaire de base classe B). Mais surtout, c’est à la mode, on vous demandera de faire du coenseignement … pour lequel vous ne recevrez aussi que le salaire de base. Le bel investissement personnel et financier consenti pendant des années pour vous former ne va au final vous rapporter que… quelques cacahouètes …
C’est là que vous décidez de postuler au cycle 3 pour que vos compétences nouvelles soient enfin reconnues à leur juste valeur, y compris salariale. Mais trouver une place en classe spéciale au cycle 3 n’est pas forcément simple. Vous avez de la chance et on vous a engagé·e ? Magnifique ! Sauf que vous allez très vite comprendre que votre spécialisation vous amène à prendre en charge des élèves aux besoins très particuliers. Celles et ceux qui demandent le plus d’énergie, de patience, d’investissement personnel de votre part. C’était justement cela votre rêve ? Bravo ! Mais vous allez aussi réaliser que vos collègues spécialistes de branche bénéficient d’un bien meilleur salaire que vous … Encore une fois, l’argent ne fait pas tout, mais votre longue formation ne sera que mal reconnue et vos services indispensables insuffisamment rémunérés.
Dernière étape, tant qu’à faire, vous laissez tomber l’école publique et vous postulez dans une école spécialisée de notre beau canton. Là, vous allez rejoindre des équipes pédago-éducatives hyper motivées, complètement tournées vers l’accompagnement des jeunes en difficulté. La tâche sera passionnante et vous aurez pleinement le sentiment de vous rendre utile en mettant vos compétences à l’épreuve de la réalité et au service des adultes de demain, quelles que soient les embuches de leur parcours de formation. Toutefois, l’évolution des pratiques éducatives dans les écoles spécialisées implique une collaboration et un travail en équipe toujours plus poussé. Vous allez alors réaliser que, pour beaucoup d’enseignant·es comme vous, la frontière entre enseignement et éducation a tendance à disparaitre. Il vous sera demandé de travailler constamment en collaboration avec les éducateur·trices. Ceci pourrait même conduire à la disparition des temps de travail dévolus à la préparation de vos activités pédagogiques. Il vous sera peut-être demandé de vous rendre dans votre institution durant les vacances scolaires afin de pouvoir consacrer plus de temps à des collaborations internes, avec parfois une pression vers l’annualisation de votre temps de travail.
Bref, tout n’est pas facile pour vous, chère et cher collègue qui souhaitez vous investir pour les jeunes les plus en difficulté de notre société. Une école plus inclusive est un magnifique projet de société, mais le chemin est encore long pour la concrétiser. Va-t-on alors baisser les bras ? Certainement pas ! Mais il va falloir se battre pour y arriver. Faisons-le ensemble ! •
Pierre-Alain Porret, président du SAEN
