SEJ: De l’instruction à l’éducation ?

Il ne fait aucun doute que les métiers de l’enseignement évoluent. Ils changent avec la recherche en éducation, la formation du corps enseignant, mais aussi avec un public scolaire toujours plus diversifié. Cette diversité, aujourd’hui très marquée, confronte les classes à des enjeux multiples qui dépassent le seul cadre de l’instruction.

Un volet pédagogique

Les écarts de connaissances et de compétences cognitives sont les plus connus. Des profils très variés coexistent au sein d’une même classe, et il est demandé au corps enseignant d’appliquer le COMPAD – un catalogue de mesures à travers de nombreuses variables pédagogiques.

Cette individualisation croissante représente un défi quotidien. Elle mobilise un réseau d’acteurs important (enseignant·es d’appui, spécialistes, conseil pédagogique, direction, partenaires externes), en collaboration avec les parents, et complexifie fortement l’enseignement ordinaire.

Un volet éducatif

La diversité ne se limite plus aux apprentissages cognitifs. Les compétences psychosociales, essentielles au développement et aux apprentissages futurs, ne sont plus toujours acquises. Les premières années sont particulièrement exposées.

Autrefois assimilés à une immaturité, ces comportements relèvent aujourd’hui davantage d’expériences émotionnelles et sociales inconnues avant l’entrée en scolarité (respect de l’autre, de la parole, règles de base). Il s’ensuit un delta important entre élèves, pouvant aller jusqu’à des situations mettant en danger autrui.

La prise en charge de ces enjeux implique de nombreux dispositifs et partenaires, et pose deux questions centrales. L’école a-t-elle les moyens de compenser des apprentissages éducatifs qui ne sont pas acquis dans le cadre familial ? Quel soutien le corps enseignant et les enfants peuvent-ils avoir lorsque certains parents refusent diagnostic ou encadrement adapté ?

Un volet motivationnel

Le gout de l’effort et la recherche de sens sont un nouvel enjeu stratégique. Un public d’enfants en quête de récompenses immédiates peine à s’engager dans des apprentissages exigeants. Une forme de « clientélisme scolaire » se retrouve parfois chez certain·es, sélectionnant les apprentissages comme des contenus numériques.

S’il est indispensable de donner du sens aux apprentissages, il est illusoire de penser que l’école peut se limiter à des apprentissages ludiques en continu. Apprendre, c’est aussi accepter l’effort et la récompense différée, dans une société marquée par l’immédiateté. Cet enjeu motivationnel est souvent renvoyé à la seule responsabilité pédagogique de l’enseignant·e, avec peu de coordination entre école, enfant et famille.

Une équation à trois inconnues

Dans les classes jurassiennes, ces trois volets se cumulent, se télescopent et parfois s’affrontent. Il est de plus en plus difficile de faire face à un collectif qui cumule de grandes variations cognitives, psychosociales et motivationnelles.

Quelles mesures assurent aujourd’hui aux élèves sans besoin particulier de recevoir un enseignement ordinaire ? Quelles mesures permettent de garantir aux élèves une équité dans leurs apprentissages quand la gestion de classe prend de plus en plus de temps ? 

Conclusion

L’école publique ne peut, à elle seule, compenser toutes les inégalités cognitives, éducatives et motivationnelles sans une redéfinition claire de ses missions, de ses moyens et de son cadre. Demander au corps enseignant d’instruire, d’éduquer, de réguler les comportements et de susciter la motivation intrinsèque, dans des classes toujours plus hétérogènes et sans réponse coordonnée sur ces trois axes, est une équation impossible. L’enjeu n’est pas de savoir si le corps enseignant doit s’adapter — il le fait déjà — mais de déterminer quelle coordination permettra de les soutenir.

Ce glissement éducatif constitue aujourd’hui l’un des facteurs majeurs de la fatigue professionnelle. La charge mentale assumée par le corps enseignant est loin d’être anodine, tant sur les plans temporel, professionnel, pédagogique, éducatif et motivationnel. Soutenir le corps enseignant dans sa mission, c’est garantir des conditions d’apprentissage optimales pour tous·tes les élèves. 

Le SEJ-Primaire organisera prochainement un sondage pour dresser un état des lieux et pour en rendre compte. Cette réalité montre que des mesures concrètes, comme une leçon de décharge dédiée à la gestion de classe, ou des ilots pédagogiques pourraient soutenir le corps enseignant dans ses missions. •

Christophe Girardin, secrétaire général du SEJ

Une équation devenue impossible dans certaines classes